Donner la mort à quelqu’un qui le demande reste un acte grave. Pourtant, petit à petit, la société s’y fait. On adapte le vocabulaire, puis les hôpitaux créent leurs habitudes avec la bureaucratie qui suit. À la longue, est-ce qu’on ne finit pas par trouver normal ce qui choquait au départ ?
Quand les mots changent notre façon de voir les choses

« Euthanasie », « suicide assisté », « aide à mourir » : toutes ces expressions ne font pas du tout le même effet dans les têtes.
Le débat sur les papiers officiels au moment du décès le montre bien. Au départ, le projet de loi français voulait qu’on inscrive « mort naturelle » sur le certificat de décès. L’idée a été retirée. Mais en Espagne, c’est le choix qui a été fait en 2021 : là-bas, la loi considère cela comme une mort naturelle sur tous les documents.
Dans son livre 1984, George Orwell expliquait comment le pouvoir déforme la langue pour contrôler ce que les gens pensent. Sans prétendre qu’on vit dans ce roman, une vraie question se pose : à force d’employer des mots plus doux, est-ce qu’on ne finit pas par oublier la gravité de ce qu’on fait ?
Comment ce qui était rare devient une habitude
Si vous posez une veste sur une chaise, elle ne choque personne. Vous en ajoutez une autre le lendemain, et au bout d’un mois, vous ne voyez même plus le bazar. Par contre, quelqu’un qui entre chez vous le remarque à la seconde. Vos yeux se sont juste habitués.
Pour une loi, c’est pareil. Une fois le texte voté, la machine administrative se lance. Il faut créer des formulaires et former le personnel à cette nouvelle tâche. Tout cela est indispensable pour appliquer la règle, mais le geste d’exception finit par glisser dans la routine du quotidien.
La banalisation ne vient pas d’une décision brutale. Elle s’installe d’elle-même, simplement parce qu’on prend le pli.
Ce que nous montrent les autres pays
Quand on regarde autour de nous, les choses n’évoluent pas partout de la même manière.
La Belgique a voté la loi en 2002, avant d’accorder cette possibilité aux enfants malades quelques années plus tard. Au Canada, les règles ont été assouplies pour ouvrir l’acte à des personnes dont la mort n’était pas proche. En Espagne, les critères n’ont pas bougé depuis 2021.
Cela prouve que les glissements ne sont jamais obligatoires.
Une société ne bascule pas du jour au lendemain. Le changement se fait par petits pas successifs, jusqu’au jour où arrive une génération qui a toujours connu la loi telle qu’elle est.
Le fond du problème n’est donc pas seulement ce qu’on autorise aujourd’hui. C’est de savoir ce qu’on risque d’accepter demain sans même plus s’en étonner.

Parole pour tenir

« Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence… »
— Lettre de saint Paul aux Romains 12, 2
L’habitude endort notre vigilance. Garder sa conscience éveillée, c’est refuser de s’endormir devant ce qui devient banal, pour continuer à se poser la seule vraie question : qu’est-ce qu’on fait, réellement ?
Pour aller plus loin
- De la fin de vie à la volonté de mourir : le témoignage d’Olivier Jonquet
- Pourquoi les garde-fous ne suffisent pas toujours
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