L’intelligence artificielle s’infiltre par tous les pores de la médecine moderne. Elle décrypte des montagnes de données, traque la douleur invisible ou affine les diagnostics. Mais si elle venait demain à arbitrer la détresse d’un être réclamant l’aide à mourir ? Derrière la prouesse technique, un gouffre s’ouvre : un algorithme peut-il prétendre mesurer une expérience aussi abyssale et intime que la souffrance humaine ?
Peut-on mesurer objectivement une souffrance ?

Certes, une machine sait croiser les paramètres : pathologies, constantes physiologiques, micro-expressions du visage, inflexions de voix ou trajectoire clinique. Pourtant, deux hommes terrassés par la même pathologie ne vivent pas le même enfer. Surtout, la souffrance ne s’arc-boute pas sur la seule douleur physique. La solitude, l’angoisse, le sentiment d’être de trop ou la nuit de l’espérance pulvérisent ou ravivent le désir de vivre par des chemins impénétrables.
La machine calcule des probabilités et décèle des signaux. Elle n’éprouve ni détresse, ni compassion, ni l’amour secret de respirer. Quantifier n’est pas comprendre.
Quand l’homme risque de se cacher derrière la machine
Le péril le plus insidieux serait de réduire peu à peu la personne à un empilement de variables : âge, degré d’autonomie, morbidité, pronostic, score de douleur. Certes, ces données éclairent la clinique. Jamais elles ne définissent la valeur d’une vie.
L’existence humaine garde cette part imprévisible de sursaut. Une présence, une réconciliation inespérée, un soulagement soudain ou un simple regard peuvent faire rejaillir le goût de vivre là où les tablettes de l’ordinateur ne voyaient plus que de la cendre. L’IA porte enfin la tentation de la lâcheté. Face au tragique d’une décision, s’abriter derrière « l’avis de l’algorithme » offre au médecin et à la société une échappatoire indigne, une façon commode d’éluder le poids de la conscience morale.
Et si l’IA servait d’abord à aider à vivre ?
La technologie pourrait pourtant trouver sa noblesse en devenant une sentinelle : repérer une douleur sous-estimée, deviner une détresse psychique muette, cartographier l’isolement ou ajuster sur mesure l’accompagnement. Le sens serait alors inversé : au lieu d’interroger la machine pour savoir si une souffrance autorise à mourir, ne devrions-nous pas exiger qu’elle nous aide à arracher cette souffrance à l’oubli ?

Parole pour tenir

Blaise Pascal écrivait : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. » À l’heure du triomphe algorithmique, cette phrase trace une limite infranchissable : tout ce qui fait la grandeur et le mystère d’une personne échappe à la tyrannie du calcul.
Pour aller plus loin
- La vie vaut la peine d’être vécue, même fragile
- La souffrance psychique justifie-t-elle l’euthanasie ?
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