« Je veux mourir. » Trois mots d’une concision terrible, sous lesquels s’abritent des réalités profondes et contradictoires. S’agit-il d’un choix souverain et mûri, ou de l’écho étouffé d’une dépression, d’un accès d’angoisse, de la solitude ou de l’affreuse certitude d’être devenu une charge pour les siens ? Avant de sceller la volonté d’un homme et d’offrir le silence pour seule réponse, la moindre des exigences morales consiste à démêler le sens de cette phrase.
Quand je dis « je veux mourir », qu’est-ce qui parle en moi ?

La mécanique de nos détresses est d’une grande complexité. Aussi, la dépression n’est pas une simple mélancolie passagère. Elle altère le sommeil. L’énergie s’assèche. Cette maladie confisque la capacité d’éprouver la moindre joie et ferme l’horizon de l’avenir. Donc, chez le malade au corps brisé, ce trouble se teinte d’un vertige existentiel. Ne plus pouvoir marcher, dépendre du geste d’un autre, redouter d’être un fardeau : la tentation du « à quoi bon » devient une certitude vénéneuse.
De même, les données scientifiques le confirment. Ce sont la douleur mais aussi l’altération de l’autonomie, comme la perte de sens et également le sentiment d’inutilité constituent les principaux carburants du désir de mort. Donc, une maladie peut être médicalement incurable ; le désespoir qui l’accompagne, lui, ne l’est presque jamais.
Pourquoi ne pas accompagner avant de considérer la décision comme définitive ?
Face à une crise suicidaire ordinaire, la société déploie son humanité : elle écoute, protège, cherche à soigner et à retenir. Donc, par quel étrange aveuglement la même prudence s’évanouirait-elle devant une demande d’aide à mourir ?
Ici, il ne s’agit pas d’estampiller chaque malade d’un diagnostic psychiatrique, mais d’exercer un devoir d’inventaire. Débusquer une crise passagère, une pression extérieure diffuse ou ce poison silencieux qui murmure au souffrant que les siens vivraient mieux sans lui. Aussi, l’expérience médicale prouve qu’une prise en charge psychologique adaptée réduit significativement l’angoisse des patients parvenus aux stades avancés de la maladie. Sans prétendre effacer toute volonté de mourir, la parole partagée redonne parfois du souffle là où il n’y avait plus que l’étouffement.
Accompagner quelqu’un, est-ce l’empêcher de décider ?
Accompagner un homme n’a jamais voulu dire le soumettre ou le convaincre. C’est simplement refuser de le laisser seul face à son effroi. Une évaluation indépendante et attentive offre cet espace précieux où démêler l’aspiration durable d’un désespoir que la médecine peut apaiser.
C’est là toute l’ambition des soins palliatifs : entourer le malade sans hâter ni différer l’échéance, en prenant en compte sa chair, son esprit et son histoire. Écouter une demande de mort ne réclame ni un assentiment immédiat ni une fin de non-recevoir. Cela exige de poser d’abord la seule question qui honore la liberté de celui qui souffre :
« Qu’est-ce qui, aujourd’hui même, vous fait désirer la fin ? »
Si une part de la réponse tient à une douleur que l’on peut apaiser, à une solitude que l’on peut rompre ou à un désarroi que l’on peut soigner, la dignité de notre civilisation commande d’y répondre avant d’exécuter l’irréversible.

Parole pour tenir

« Pourquoi te désoler, ô mon âme, et gémir sur moi ? Espère en Dieu ! »
Psaume 41, 6
Pour aller plus loin
- La souffrance psychique justifie-t-elle l’euthanasie ?
- 10 bonnes raisons de ne pas laisser la solitude décider de la fin de vie
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