Le regard des hommes tranche : certaines vies ne valent rien, d’autres sont jugées dignes. Pourtant, la loi se veut universelle. En réalité, la société trie et rejette. Le grand âge, le handicap ou l’isolement ne sont pas juste médicaux : ils révèlent un système qui dissout la conscience. Obnubilée par la maîtrise, cette culture adore la performance. Elle condamne ceux qui ne maîtrisent plus, les acculant au silence. Dépendre d’autrui pour survivre engendre ce poison : se croire superflu. Les textes juridiques ne décrivent pas ce danger. Mais il est là, subtil, toxique : l’air de notre conscience.
La violence du soupir et le règne de la performance

Nous n’avons pas besoin de hurler pour faire comprendre à un homme que sa place est trop lourde sur terre. Petit à petit, à pas de loup, une violence insidieuse avance. Elle est aussi moderne. Elle se niche dans le pli d’un agenda trop plein, dans l’éclair d’un regard las. La fatigue muette d’un proche qui s’épuise et le règne de la pression douce conduisent à l’extermination de la dignité, par la seule violence du silence.
Jadis, l’apôtre Saint Paul affirmait que les membres les plus faibles du corps étaient les plus nécessaires. Cette parole est une prophétie absolue pour notre siècle, une insulte directe à la logique du rendement qui réserve l’estime aux seuls productifs. Ce qui est terrible, c’est que notre civilisation ne mesure plus la richesse à la faiblesse de ses membres, mais à sa capacité d’étouffer ceux qui ont fini par croire à leur propre inutilité.
Hiérarchiser, c’est déjà condamner
Dès que nous ouvrons la porte à la distinction entre les existences, nous creusons une tombe que rien ne pourra refermer. Aussi, le mécanisme est aveugle : il isole aujourd’hui la dépendance physique, demain nous trierons la pauvreté, après-demain nous éliminerons le silence psychique.

Exigeons d’abord de protéger le fragile. Ce n’est pas une concession. En réalité, c’est une discipline de survie pour la communauté des hommes. C’est sa dignité même. Car la dignité de la société, comme celle de l’homme, n’est pas un score de performance ou d’une autonomie qui tranche seule son destin dans la vie. Je pense que nous devons soutenir la vie. Nous devons la défendre. Nous devons l’aimer, précisément parce qu’elle est exposée au mépris de soi, à la honte ou à l’abandon.
Conclusion : La justice ne pèse pas les âmes

Soupeser la chair n’est pas une justice véritable. N’évaluons pas les coûts, n’évaluons pas les restes de la vie. La noblesse de l’homme est de rejoindre ceux que l’on s’apprête à rejeter. Faisons rempart de son corps fragile.
Restons vigilants. Nous sommes hélas tentés de mesurer la valeur d’une vie à l’aune de nos idoles contemporaines. Pourtant, face au vide qui s’avance, réapprenons le goût de l’autre. Le goût de la nudité de l’âme.
Parole pour tenir

« Même jusqu’à votre vieillesse, je serai le même ; jusqu’à vos cheveux blancs, je vous soutiendrai. »
Isaïe 46,4
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