Il est des naufrages intérieurs où la souffrance psychique devient un bourreau si absolu qu’elle ne laisse plus d’autre horizon que la mort. Mais ce cri d’extinction jaillit-il d’une liberté souveraine, ou n’est-il pas précisément l’expression du mal dont la personne doit être sauvée ? L’euthanasie psychiatrique ouvre un abîme sans nom : comment décréter qu’une existence n’a plus d’avenir lorsque la maladie elle-même a verrouillé les portes de l’imaginaire ?
Quand le désir de mourir appartient-il à la maladie ?

La dépression n’est pas une simple mélancolie ou une faiblesse d’humeur. Elle s’attaque à la racine même de la volonté : elle dissout l’élan, la saveur des jours, la faculté de se projeter et, parfois, le désir fondamental de respirer.
Je peux en témoigner par le dedans. La dépression impose parfois ce vertige noir, ce chant de sirène où la mort apparaît comme un repos. Et pourtant, cette tempête cède. La perspective d’une aide à mourir m’effraie bien plus qu’elle ne me console. Qui pourrait jurer qu’un vœu formulé au cœur de la nuit noire correspond à ce que le « moi » de demain, l’orage passé, aurait encore voulu chérir ?
C’est toute l’énigme. Honorer l’autonomie d’un être suppose d’abord de démêler ce qui, dans sa plainte, appartient à la maladie et brise sa capacité à concevoir son propre lendemain.
Peut-on déclarer une souffrance psychique irrémédiable ?
Le vertige n’a rien d’abstrait. Aux Pays-Bas, les euthanasies adossées à des diagnostics psychiatriques se comptent par dizaines, centaines chaque année. En Belgique, elles pèsent dans les bilans officiels. Or, le pronostic en psychiatrie demeure une terra incognita. Une pathologie peut refuser de s’effacer tout en consentant à être apprivoisée. La combinaison des thérapies, des mots et des molécules parvient parfois à ménager une issue, à sculpter une vie inédite. Nous sommes loin de la promesse initiale mais digne d’être vécue.
Le paradoxe est cruel. En effet, comment décréter qu’une conscience est irrémédiablement fermée à la joie de vivre ? Pourtant, c’est précisément la maladie qui l’aveugle et lui dérobe cette certitude ?
Protéger aussi la personne de demain
Nos lois font du secours aux désespérés un devoir sacré. Admettre en même temps qu’un patient psychiatrique puisse obtenir de l’État qu’il l’achève au nom de sa souffrance mentale trace une ligne de fracture intenable. C’est aussi une question de justice élémentaire : le malade psychique n’a-t-il pas droit, jusqu’au dernier souffle, à la même présomption d’avenir que n’importe quel autre corps blessé ?
Il ne s’agit pas de nier l’enfer en débitant des mensonges consolateurs. On ne retrouve jamais sa vie d’avant. Mais on peut découvrir, par des chemins de traverse, une autre manière d’ habiter le monde. C’est précisément lorsque le patient est incapable d’entrevoir cette lueur que les autres ont le devoir de la garder allumée à sa place.

Parole pour tenir

Georges Bernanos écrivait : « L’espérance est un risque à courir. » Face à la folie et à la détresse de l’esprit, protéger la liberté ne consiste pas toujours à plier l’échine devant la sentence du jour. C’est parfois avoir le courage obstiné de préserver l’être qu’on pourrait redevenir demain.
Pour aller plus loin
- Les jeunes générations : une banalisation du désespoir à l’aune de l’euthanasie ?
- Dépression, désespoir, ambivalence : comment discerner une vraie demande de mort ?
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