L’islam, d’une voix unanime, balaie l’euthanasie et le suicide assisté. Mais derrière ce refus péremptoire se dresse une anthropologie qui mérite qu’on s’y arrête. La vie n’est pas la propriété exclusive de l’ego, et l’être supplicié demeure enraciné dans une communauté et une famille qui lui doivent secours. Alors que l’Hexagone vient d’entériner l’aide à mourir, cette grammaire de la responsabilité collective bouscule un débat ligoté par le dogme de l’autonomie individuelle.
À qui appartient la vie dans la pensée musulmane ?

Le Coran n’a pas anticipé les protocoles de la réanimation moderne. Les docteurs de la loi déduisent donc leur doctrine de principes d’airain. Ainsi, le caractère sacré de l’existence, le veto absolu du meurtre et l’interdiction du suicide.
La jurisprudence sunnite contemporaine ne varie pas d’un iota. Les fatwas alignées par dizaines condamnent d’une seule voix l’euthanasie active et le coup de pouce létal. Pour autant, la dogmatique ne sombre pas dans l’acharnement absurde. Les autorités religieuses admettent que l’on jette l’éponge thérapeutique lorsque la médecine n’est plus qu’une comédie stérile. La nuance est chirurgicale : laisser la mort s’engouffrer quand le corps s’éteint n’a rien de commun avec le geste qui la fabrique par effraction.
La décision appartient-elle seulement au malade ?
C’est le coin enfoncé par l’islam dans le débat français, grinçant et salutaire.
L’Occident post-Lumières a érigé l’autonomie en divinité absolue : mon corps m’appartient, j’en fais ce que je veux. La tradition musulmane pose une autre balance. L’homme est responsable, mais sa vie est un prêt, un dépôt confié par le Créateur au milieu d’une umma et d’un clan qui portent l’obligation impérieuse des faibles. Dans la réalité des familles musulmanes, la décision ne s’isole jamais dans un face-à-face stérile avec le médecin ; elle se négocie collectivement, dans l’enveloppe du clan.
Certes, ce modèle communautaire charrie ses propres orages : la pression familiale, le musellement des volontés, la tyrannie du clan. Nul besoin de l’angéliser. Mais il oppose à l’individualisme triomphant un contre-poison radical : l’autonomie protège-t-elle vraiment le malade, ou l’abandonne-t-elle au bord du gouffre ? Face au naufrage, la réponse n’est pas seulement de lui jeter au visage un glacial « personne ne décidera pour toi », mais de lui jeter l’ancre : « quoi qu’il advienne, tu ne porteras pas ton enfer tout seul. »
Pourquoi les religions parlent-elles d’une même voix sans être entendues ?
L’islam de France n’est pas resté sourd au drame. En effet, la Grande Mosquée de Paris a battu le rappel des troupes, opposant au projet de loi l’exigence des soins palliatifs et la rahma, la miséricorde.
Plus spectaculaire encore, dès 2025, catholiques, protestants, orthodoxes, juifs, musulmans et bouddhistes se sont dressés ensemble sous la bannière de la Conférence des responsables de culte en France pour flétrir une « rupture anthropologique ». Ainsi, des théologies irréconciliables se sont soudain accordées sur un point aveugle : la vulnérabilité n’autorise pas la suppression, elle fonde notre dette envers le plus faible. Pourtant, le rouleau compresseur de la loi du 18 août 2026 n’a fait qu’une bouchée de ces mises en garde. Donc, preuve que dans nos démocraties sécularisées, le confort de l’autonomie a balayé les sagesses ancestrales.

Parole pour tenir

Le texte sacré tranche :
« Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Allah, en vérité, est Miséricordieux envers vous. » (Coran, 4, 29)
L’accouplement de l’interdit et de la miséricorde est un abîme de pensée. La limite posée à l’individu n’est pas un piège mesquin ; elle enjoint à la communauté de se porter à son secours. Peut-être le naufrage français gagnerait-il à méditer cette intuition partagée par toutes les traditions : la liberté d’un mourant ne se résume pas à son droit de mettre fin à ses jours, mais à la certitude qu’une communauté se tiendra debout à ses côtés pour l’empêcher de s’effondrer dans la solitude.
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