Vieillir et décliner coûte une fortune à la collectivité : retraites, pharmacopée lourde, lits d’hôpitaux, dépendance, EHPAD, structures palliatives. À l’inverse, l’euthanasie éteint net la facture. Certes, nul ne prétend que l’on liquide les vieillards par pure comptabilité. Mais dans des démocraties essoufflées, aux finances publiques laminées par le grand vieillissement, peut-on encore enfouir la question économique sous le tapis du grand humanisme ?
Combien coûte réellement une fin de vie ?

Les chiffres donnent le vertige. Un octogénaire engloutit chaque année des sommes considérables en soins de santé ; un protocole oncologique moderne se chiffre en dizaines de milliers d’euros ; une place en maison de retraite exige souvent plus de deux ou trois mille euros mensuels. L’accompagnement palliatif, avec son cortège d’experts et de présences continues, pèse lourd dans les budgets.
Des économistes canadiens n’ont pas hésité à le quantifier : l’aide médicale à mourir réalise, par ricochet, des économies massives en s’épargnant les derniers mois d’alitement. Constater ce dividende macabre ne signifie pas qu’il a dicté la loi. Mais la froide arithmeticienne sait très bien inventorier le prix de la dépendance. Ce qu’elle est rigoureusement incapable de chiffrer, c’est la valeur d’une seule existence.
Quand le coût devient-il un fardeau ?
C’est là que le piège se referme. Au Canada, près de la moitié de ceux qui réclament la mort invoquent l’angoisse d’être un fardeau pour les proches. Ce sentiment d’encombrement, s’il se combine à d’autres détresses, traduit un malaise social profond.
Les hantises démographiques de Malthus ressurgissent sous des habits neufs : comment faire face au tsunami des vieux et des grabataires ? Le patrimoine immobilier des ménages âgés — dont trois quarts des octogénaires sont propriétaires en France — devient alors la variable d’ajustement. Faut-il solder la maison pour payer les infirmières, ou préserver le magot pour les héritiers ? La manière dont une société règle ce choix cruel trahit sa véritable hiérarchie des âmes.
Une vie a-t-elle un prix ou une valeur ?
L’histoire impose une vigilance de fer rouge. La propagande du IIIe Reich ne faisait pas autre chose : elle brandissait des tableaux de chiffres évaluant le coût exorbitant des vies « improductives » pour empoisonner les esprits. Bien sûr, assimiler le suicide assisté d’aujourd’hui à la barbarie nazie serait une escroquerie intellectuelle. Mais cet abîme rappelle une vérité d’airain : dès qu’une société commence à mesurer la dépense qu’un malade représente, elle glisse insidieusement vers l’évaluation de sa valeur humaine.
Pourtant, la dépendance n’est pas un bogue de la trajectoire humaine. Nous naissons totalement impotents, et beaucoup d’entre nous s’en vont de la même manière. Gérer un budget, tailler dans les dépenses et répartir des ressources exsangues est le lot des politiques. Mais la ligne de crête est sacrée : qu’un État chiffre ses coûts de santé, passe encore. Que le patient finisse par s’imaginer que ce calcul mesure ce qu’il pèse aux vivants, et c’est toute notre humanité qui sombre.

Parole pour tenir

Le prophète Isaïe murmurait ces mots, qui détournent l’économie de ses bilans de faillite : « Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime. » (Isaïe 43, 4)
Pour aller plus loin
- Eugénisme et euthanasie : quelles différences, quels points de vigilance ?
- L’euthanasie une réponse à la souffrance ou à notre impuissance face à elle.
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