« Bonne, bonne humeur ce matin ». La chanson pop s’accroche parfois à la mémoire comme une ironie tragique. L’artiste Tristan la chantait à la fin des années 1980 ; sa disparition au cœur de l’été rappelle combien la comédie de nos jours reste fragile. Il est des matins où le monde semble offert, et d’autres où le ciel s’effondre sous le poids d’une nuit sans sommeil, d’un mot trop dur ou d’un silence prolongé. Cette alternance fait le sel et la peine de toute vie d’homme. Mais l’ordinaire de nos variations intimes devient vertigineux dès lors qu’une décision irréversible suspend son couperet au baromètre de nos humeurs.

Qu’est-ce qu’un « mauvais jour » ?

Un mauvais jour est cet instant trompeur où l’ombre portée du présent masque toute la lumière à venir. Pour celui que la maladie fatigue, ce n’est pas seulement la lésion ou le mal : c’est la crise de douleur qui s’éternise, une annonce médicale brutale, une querelle intime ou l’absence imprévue de celui qu’on attendait. Pris un à un, ces fardeaux se portent. Accumulés le même matin, ils composent un horizon fermé.
Il faut pourtant distinguer deux affirmations que l’accablement confond : dire « ma maladie est irréversible » relève du constat clinique ; décréter « ce que j’éprouve aujourd’hui ne changera plus jamais » relève de l’illusion. La première certitude appartient à la médecine ; la seconde n’est que le cri provisoire de l’épuisement.
Quel jour dit vraiment ce que je veux ?
Considérons le reflux des jours. Un homme réclame d’en finir après une nuit de supplice. Quarante-huit heures plus tard, un traitement réajusté apaise sa chair. Le surlendemain, la visite d’un proche rouvre une parenthèse de douceur. Puis le doute revient. Lequel de ces visages exprime sa volonté souveraine ? Lequel de ces matins détient la vérité de son âme ?
Le législateur prévoit un délai de deux jours entre l’accord médical et sa confirmation. Deux jours : une paille au regard d’une vie, un gouffre au regard de la détresse. Mais on ne mesure pas la constance d’une résolution à l’aune d’une horloge. C’est pourquoi une évaluation psychologique indépendante ne devrait être ni une suspicion de folie ni un obstacle administratif, mais une sauvegarde élémentaire. Non pour juger le souffrant, mais pour démêler la volonté mûrie du simple vertige de l’angoisse.
Et si nous ne décidions que du prochain pas ?
« Chaque pas doit être un but », écrivait Jacques Chirac dans ses Mémoires. Cette formule rappelle l’humilité du présent. Nous prétendons maîtriser la fin de l’histoire alors que nous avons parfois toutes les peines du monde à traverser la journée.
La sagesse ancienne proposait de relire chaque soir pour ne pas sceller une existence sur son heure la plus sombre : reconnaître ce qui fut lourd, remercier pour ce qui fut doux, espérer pour ce qui vient. Le Christ l’exprimait avec une clarté nue :

Parole pour tenir

« Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. »
— Matthieu 6, 34
Un mauvais jour n’est qu’un pli dans l’étoffe d’une vie. Il passe, il éprouve, il s’efface parfois. Avant d’en faire le terme définitif d’un destin, la moindre des élégances humaines consiste à lui laisser une chance de redevenir ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un mauvais jour, et rien de plus.
Pour aller plus loin
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